27/07/2017

Elisabeth n'était plus

Vivre ou la pyramide de Maslow revisitée.

Voilà à quoi je suis exposée depuis quelques semaines.
J'y travaille en tous cas.

1. Survie

C'est bien dit. Je survis, enfin, sur le plan primitif de la chose, c'est le cas.
Je respire, je mange, je bois, je dors.
Je dors seule.
Un fossé s'est creusé sur le flanc du lit où il dormait. Enfin, non, depuis qu'il est parti j'ai repris ma place.

- Peut-être n'auriez-dû-vous jamais la lui laisser ?
- Est-ce pour cette raison que je dors seule à ce jour, docteur ?

Il sourit.
J'aime pas quand il sourit en fait. Je ne sais pas ce qu'il sous entend.
Je crois que les hommes sont d'ailleurs trop souvent plein de sous-entendus.


2. Sécurité

La sécurité ou comment survivre ?

Bien-sûr que je ne me sens pas en sécurité. Regardez dans quel monde nous vivons.
Longtemps, j'ai eu peur d'apprendre à conduire.
Peur que mes parents ne m'aiment plus suite à certains de mes choix.
On se trompe tellement, hein ?
On se met tellement de barrières.
J'ai peur d'une soudaine injustice, de finir emprisonner.
J'ai peur de perdre ce que j'ai de plus précieux.

Ses yeux brillent, il lève son stylo de la feuille.

Oui, le plus précieux, vous savez que je me réfère à mon fils.

J'ai peur d'une maladie grave.

J'ai peur que ma solitude devienne mon pire cauchemar alors qu'elle est depuis toujours ma meilleure amie.

- Avec parcimonie, Elisabeth, avec parcimonie la solitude.

Je ris.
J'aime être seule, dans ma bulle.

Et puis, la peur de tout perdre comme il y a peu. La sécurité de l'emploi.
On a fait le tour de la question depuis avril.
Je me sens mieux, docteur. Je fais tout pour réussir à décrocher ce diplôme et passer enfin à autre chose. Passer dans "La cour des grands" comme vous dites. D'ailleurs, quand vous en parlez dans ces termes,  cela signifie-t-il pour vous que je suis immature ?  Femme enfant ?

- Nous sommes tous de grands enfants Elisabeth.
Il cherche mon regard.

Il reprend:

- Quand nous sommes longuement fragilisé, il est normal d'être plus vulnérable, plus sensible, souvent même plus faible. Mais nous sommes plus solides qu'il n'y parait.
Je vois en vous une louve, une mère nourricière et protectrice mais aussi une femme saine d'esprit, vive et intelligente. Vous n'avez rien à regretter de la vie.
Il viendra, tôt ou tard vous serrez dans les bras et vous l'aimerez des milliers de fois plus que ce fameux Olivier, je vous assure.

Il me cligne l'oeil.

Je me redresse dans mon fauteuil soudainement.
Il venait de prononcer son nom.

- Je pense parfois encore à lui, vous savez.
Mais j'ai bien compris qu'il ne me méritait pas. Nos dernières séances ont fait leur chemin et l'hypnose aussi.
Je l'ai même bousculé la dernière fois que nous nous sommes retrouvés et tout s'est passé comme je m'y attendais; et comme vous l'aviez supposé.

Je prends toujours beaucoup de plaisir à la revoir (c'est énervant), je ne l'oublierai sans doute jamais mais il faudra bien que nos chemins se séparent un jour.

- Vous êtes une jolie femme, profitez de la vie sans vous faire trop de mal.
- Non, ça, je ne le permettrai plus.


3. Appartenance

Longtemps j'ai été la femme d'un seul homme. Dix-sept années pendant lesquelles je n'ai eu d'yeux que pour lui.
Je me suis oubliée. Enfin, je me suis trop effacée.

Un jour, en me réveillant, je me suis trouvée loin de moi.
Ma vie était loin de ressembler à ce que j'aspirais plus jeune.
En fait, en me réveillant comme en me couchant, j'étais dans la vie et dans la peau d'une autre.
Je ne lui appartenais plus.
Je ne m'appartenais plus.
J étais devenue la femme de, la fille de, la mère de, la soeur de, l'amie de...
Elisabeth n'était plus.
Et JE n'existais plus que dans le Larousse.
Seul le mutisme devenait mien.

A présent, je sais ce qu'il s'est passé autant avec mon premier amour qu'avec le dernier.
J'en aurais fait du chemin.
J'en aurais versé des larmes.
... Ma maternité pour seul et unique point commun.

Un grand silence prend place.

- Les hommes ont du mal à faire leur place entre une femme et son enfant pour tant désiré qu'il soit et pour tout l'amour que cet homme vous porte. Une chose est sure Elisabeth, ces hommes qui ont traversé votre vie et transpercé votre coeur ne feront rien de leur vie si ce n'est la gâcher, année après année, idylle après idylle, histoire après histoire.

Un long monologue jaillit.

Mon coeur l'écoute alors que je ne le quitte pas des yeux.
Les seuls mots qui me viennent en tête sont "mais quel gâchis, mon Dieu"...

Mes larmes se déversent.
Il brandit la boîte de mouchoirs.


4. Reconnaissance/ Estime

Je me suis peu à peu retrouvée en tant que femme. Il aura fallu plus d'un an pour m'éclore.

L'envie a pris son temps.

C'est bizarrement à travers le regard et les paroles d'un gay que j'ai retrouvé ma féminité.
- C'est étrange, docteur, non ?
- Pas plus que ça, ça reste un homme, plus sensibilisé par la cause féminine...

Nous avons vécu une belle idylle pendant plusieurs mois, loin des regards.
Il était merveilleusement doux, attentionné, plein de vie.
Il a fait tant de bien à ma vie, vous n'imaginez pas.
Et puis un jour il a voulu me faire un bébé.
Alors.. je suis partie.
Je pouvais pas. Pas à ce moment-là.

- Je vous sens nostalgique. Regrettez-vous votre réaction face à sa demande ?
- Non. C'est juste qu'il a beaucoup compté. Et puisqu'on parle de reconnaissance, d'estime... je suis pleine de reconnaissance envers lui et je lui en ai souvent fait part. C'est important pour moi de verbaliser ces choses-là.

C'est vrai, cet homme-là restera lui aussi à jamais dans ma vie.
Entre ses mains je suis revenue à la vie.
Une nouvelle naissance.
Des sourires.
Des fous-rire.
De la tendresse et de l'amour à foison.
Je me suis envolée.
Après lui je n'ai cessé de papilloner jusqu'à ce matin de janvier où j'ai rencontré qui vous savez.

Je n'ai de toute façon, bien heureusement, jamais fait de mauvaise rencontre.
Toutes ces rencontres m'ont ouverte au monde, à un monde que je ne connaissais pas.
Je n'avais pas de critère spécifique, je ne savais même pas si je plaisais ou même à quel type d'hommes.

Quant au reste, à la vie, à ma famille, à tout ce que j'ai aujourd'hui, je remercie la vie.

- Vous n'êtes donc plus en colère ? Je suis ravie de l'apprendre.
 Vous voyez... même en "déséquilibre"(il reprend mes mots), vous parvenez à vous forger une toute autre opinion de vos expériences passées. Je suis content de vous et pour vous Elisabeth.
La cour des grand est proche.

Il sourit.



5. Réalisation de soi

Voilà. Là je sèche.
J'ai fait des choses, à 39 ans je reprends mes études, j'ai l'impression de déplacer des montagnes d'emmerdes depuis deux ans, de me ramasser... bref !
Un truc important: j'ai fait un enfant dans l'amour et je suis fière de ça. Je suis fière de lui.

Il pose son stylo.

- Vous rendez-vous compte de tout ce que vous avez traversé ?
Je me permets de revenir sur le point antérieur. L'estime de soi.
Ayez plus d'estime pour vous même.
Vous êtes, en fait, devenue la personne dont vous aviez besoin quand vous étiez enfant.

Je pleure. Oui encore.

- La vie est un eternel recommencement.
Et je vous assure que vous êtes loin du cliché de la femme enfant, pour répondre à votre question.
Vous avez été une enfant malmenée et vous avez connu des échecs.
Votre vie a déjà changé.
Rendez-vous compte, à présent c'est moi qui vous tiraille et qui vous fait pleurer.
... "Elisabeth n'était plus." Vous l'avez vous même conjugué au passé, non ?
Bientôt les seules barrières que vous verrez, seront des barrières de corail.



Elisabeth n'était plus.






2 commentaires:

  1. Très beau texte saisissant de vérité.

    Pourquoi a-t-il fallu que l'humain naisse avec tous ces sentiments ? C'est si lourd à porter parfois...

    A plus !

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  2. Oui, pourquoi ?
    Oui, c'est si lourd. Tellement lourd...

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